Des Sneakers comme Jay-Z


Nous sommes en novembre 2016.
Voilà des mois que j’entends parler d’eux à la radio, dans les journaux, ou ailleurs… Alors, je décide de franchir le pas et d’apporter mon aide aux « migrants ». Je deviens bénévole chez Emmaüs Solidarité au Centre de Premier Accueil de la porte de la Chapelle. Un lieu de mise à l’abri des étrangers qui arrivent à Paris. Comme une île au milieu de la tourmente, qui procure une petite respiration à ceux que leurs pas ont conduits jusque-là. Ils sont Afghans, Soudanais, Erythréens, Maliens, Guinéens… La plupart très jeunes. Derrière la grande bulle, où a lieu l’accueil de jour des hommes, des femmes et des familles, se trouve une halle d’hébergement, dans laquelle sont logés les hommes seuls. Il y a ici quatre cents lits répartis en modules de quatre personnes. C’est là qu’ils peuvent se doucher, voir un médecin, récupérer un peu de sommeil, manger trois fois par jour, laver leurs habits, se réchauffer. C’est ici que l’espoir peut naître ou renaître, la possibilité d’autre chose, d’autres rêves, un peu d’humanité.

En parlant d’espoir, il y a, justement, une « boutique » (le nom les fait sourire, et nous aussi) où ils peuvent profiter de dons de vêtements souvent de seconde main, du slip à la paire de chaussettes, en passant par les pantalons et les chaussures. Il faut imaginer un lieu avec des étagères faites de cartons empilés et des habits rangés par genre et par taille. Ils font la queue pour choisir une pièce (un pantalon, un T-shirt, une chemise…). Parfois, ils ont, comme dans une vraie boutique, le choix d’une couleur, d’une coupe, d’une matière… Tout ce qu’ils prennent est répertorié sur leur carte, afin de répartir équitablement les dons. Nous sommes (nous les bénévoles) de l’autre côté du comptoir. Nous prenons les commandes, contrôlons les essayages, notons les entrées et les sorties d’habits. Parfois, nous arbitrons les disputes, ou risquons quelques blagues en franco-anglais-germano-italien. À la « boutique », le travail est un peu difficile pour nous car ils sont anxieux, stressés, exigeants, même parfois. Oui, exigeants. Il nous arrive de nous agacer, de leur en vouloir tout d’un coup de tergiverser autant entre un pull beige bien chaud et un sweat gris à capuche, tandis que la file de ceux qui attendent derrière s’allonge. Il m’est arrivé (et je ne suis pas la seule) de penser, sans oser le dire : « Enfin, un pull, c’est un pull ; c’est chaud, c’est mieux que rien, et c’est déjà bien… ».

Un soir d’hiver 2017, Zaman, un jeune Afghan – arrivé en bermuda et en tongs après avoir marché seize mois depuis Kaboul –, s’est présenté à la boutique et m’a demandé sans trop y croire, si par hasard, dans le tas de tennis usagées que je lui présentais, nous n’aurions pas une paire de baskets, « pas moches », des sneakers… comme celles de Jay-Z. L’idée du projet est partie de là. Peu de temps après, nous étions sept (deux photographes : Frédéric Delangle, Ambroise Tézenas, un vidéaste : Sylvain Martin, trois bénévoles et moi-même), réunis autour d’une mission simple, celle d’en savoir plus sur le rôle de leurs vêtements. Ces vêtements qu’ils portent et qui ont appartenu à d’autres. Ce qu’ils représentent pour eux. En quoi ils dénoncent, en quoi ils trahissent, ou en quoi ils protègent (et pas juste du froid et de la pluie).

Tous ont pris le temps de nous parler. De poser. Ce sont des moments intimes, parfois drôles, parfois graves, que nous n’oublierons jamais. Une cinquantaine de photos « à la chambre » et autant d’interviews plus tard, voici donc le résultat de notre travail.

Valérie
avec Marion, Vanessa et Sabrina
Bénévoles chez Emmaüs Solidarité